“L’île Maurice n’appartient pas seulement aux vaish” – Harish Boodhoo

On disait qu’Harish Boodhoo était fatigué et malade, mais il est tout simplement en retrait. Légèrement en retrait de la politique. Ce qui veut dire que l’ancien leader du PSM, celui qui fut autrefois surnommé le “king maker” de la politique mauricienne, suit et analyse la situation politique avec force et passion. Et parfois avec provocation. On s’en rendra compte en lisant cette interview réalisée à Belle Terre, vendredi dernier, au milieu de l’après-midi.
Comment se fait-il que vous ne soyez dans aucun des blocs politiques qui s’affrontent aux prochaines élections. Etes-vous êtes fatigué de la politique ou est-ce qu’aucun parti politique ne veut de vous ?
Je suis dégoûté de la manière dont certains politiciens font de la politique. Je m’étais lancé dans le mouvement Sale by Levy parce que des centaines de milliers de Mauriciens sont surendettés, mais avec la répression j’ai été obligé de me retirer. J’ai été obligé de fermer mon journal et mon bureau où je recevais plus de cinquante personnes par jour. J’ai fait faillite, j’ai été traîné en cour, fait de la prison, je suis tombé malade. On m’a menti, on m’a fait des promesses pour les victimes du Sale by Levy qui n’ont pas été tenues. Cela m’a dégoûté davantage. J’ai pris mes distances de la politique.
De la vie publique aussi ?
Par la force des choses. Depuis janvier, on ne publie plus mes articles dans le quotidien où j’écrivais régulièrement pour donner mon point de vue sur l’actualité. C’était un moyen pour alerter l’opinion publique et je pense avoir rendu service à mon pays en le faisant.
Le politiciens ne veulent plus de vous, le journal où vous écriviez régulièrement aussi. Vous êtes rejeté de tous Harish Boodhoo.
Pas des Mauriciens. Ils font toujours appel à moi et je reçois tous les jours de nombreux coups de téléphone. Pour revenir à la question sur la politique, ayant été un leader de parti, je ne me vois pas dans le rôle d’un second couteau. Mais je tiens à rappeler que c’est moi qui ai décidé de m’éloigner de la politique. Je l’observe de loin comme le vieux sage que j’espère être devenu.
Avec cette sagesse, reconnaissez-vous avoir fait de grosses erreurs en politique ?
Tout le monde fait des erreurs dans la vie, surtout les politiciens. Je ne regrette pas d’avoir dissout le PSM pour permettre à Anerood Jugnauth de créer le MSM et de reprendre mon journal Le Socialiste. J’ai commis deux erreurs capitales à mon sens : en 1991, quand j’ai accepté de figurer sur la plate-forme travailliste pour les élections générales. La deuxième a été faite en 2003 quand j’ai accepté d’aller aider Prakash Manthoora à l’élection partielle du numéro 7.
Vous ne regrettez pas d’avoir mené la campagne “protez montagne et arrache mauvais l’herbe” qui allait couper le pays en deux et faire revivre le communalisme ?
J’ai fait cette déclaration que l’on m’a beaucoup reproché, à la télévision, après la victoire du vrai bleu-blanc-rouge dont j’étais l’architecte, en présence d’Anerood Jugnauth, de Gaëtan Duval et de Kader Bhayat. Cela voulait dire qu’il fallait protéger les Mauriciens, de toutes les communautés, qui avaient voté pour l’alliance bleau-blanc-rouge, pas uniquement les hindous. On a fait une campagne contre moi en donnant un ton communal à la formule. En oubliant que c’est moi, qui en me retirant, avait permis à Gaëtan Duval de devenir vice-Premier ministre. Comme plus tard en 2003, j’allais permettre à Paul Bérenger de devenir Premier ministre de Maurice.
J’ai souvent entendu dire que vous n’étiez pour rien dans la conclusion de l’alliance MSM/MMM de 2000.
Par la suite, Anerood Jugnauth a voulu faire croire que c’est sa femme qui avait été à la base de cette alliance, mais l’île Maurice sait que l’accord de Med Point, c’est Harris Bhoodoo, après le fameux meeting de La Louise. On a l’air de trouver extraordinaire qu’un politicien issu d’une minorité ait pu devenir Premier ministre de Maurice. Mais il suffit de prendre l’exemple sur l’Inde qui a eu un président musulman et même une Italienne et catholique de naissance. Je vais en profiter pour dire quelque chose qui risque de ne pas faire plaisir au niveau castéiste.
C’est un sujet dont on ne parle que dans les réunions privées en général. Et à voix basse.
Je n’ai rien à cacher et je vais parler d’un sujet qui concerne tous les Mauriciens, plus particulièrement ceux que l’on surnomme la communauté majoritaire. Avec l’alliance que Navin Ramgoolam vient de contracter avec le MSM, Maurice pourrait se retrouver devant la situation suivante : un président vaish, un Premier ministre vaish, un numéro quatre du gouvernement vaish, sans compter la présidence du parlement, la direction de la police et de beaucoup d’institutions clés du pays. Je ne crois pas dans le cast system…
Il me semble que dans le passé, vous avez été un des défenseurs de ce système…
…pas du tout, la preuve est que bien que né vaish, j’ai épousé une high cast et j’ai encouragé mes neveux à se marier avec qui ils voulaient sans tenir compte de la caste. Il faut faire attention. Je dis que Maurice n’appartient pas seulement aux vaish, mais à toutes les communautés. Je rappelle cette phrase fondamentale du Mahatma Gandhi : “Live and let others live”. N’importe quel Mauricien peut devenir Premier ministre, ce poste n’est pas le monopole d’une seule communauté. Je suis arrivé à un âge où j’ai un pied dans la tombe et l’autre sur une peau de banane et je dis à la communauté hindoue de faire attention : la perception que les vaish vont tout accaparer peut provoquer des réactions chez les autres communautés minoritaires. Attention au backlash. La même situation a failli se produire en 1983, quand on m’a proposé le poste de vice-Premier ministre et j’ai refusé au profit de Gaëtan Duval.
Restons sur le communalisme. Est-ce que ce n’est pas votre politique de protez montagne, que l’on a assimilé au communalisme, qui a produit aujourd’hui le Voice of Hindu qui prétend pouvoir mettre de l’ordre dans le pays à la place de la police ?
Il faut rétablir les faits : le communalisme ne remonte pas à 1983. Il remonte plus loin dans le temps avant même l’Indépendance avec les campagnes électorales de 1963 et de 1967 avec des slogans comme “malbar nou pas oulé” et autres “pas mette razoir dans lamé zako.” Tout cela a laissé des traces profondes dans la communauté majoritaire. Il ne faut pas oublier que beaucoup jouent sur le communalisme et que les discours de Jocelyn Grégoire ou de Celh Meah ou de certaines autres fédérations rappellent ceux de la VOH. Mais il faut savoir que le Voice of Hindu est né a la fin des années quatre-vingts alors que je n’étais plus en politique. Ce mouvement a été créé par le Dr Rishi, un ressortissant indien, pour défendre le high cast system. Par la suite, il y a eu un changement au niveau de la direction locale du mouvement et les nouveaux dirigeants ont transformé le VOH en une organisation pour défendre leurs intérêts, pas ceux de la communauté majoritaire. L’organisation est devenue un groupe de pression, dont les dirigeants ont été reçus à plusieurs reprises par Paul Bérenger, puis par Navin Ramgoolam. C’est un petit groupe qui a fait croire à la communauté hindoue toutes sortes de choses et a mené des campagnes. Aujourd’hui, c’est une organisation commerciale, dont les responsables roulent dans de grosses bagnoles, et qui a un service d’ordre pour les manifestations.
Autrement dit, des bouncers ?
C’est exactement ça et on pourrait même parler de milice. Leur service d’ordre a d’ailleurs été chargé dans un premier temps du service d’ordre de la manifestation religieuse organisée à Triolet avec l’ancien comédien indien, Johnny Lever. Je ne comprends pas pourquoi la communauté hindoue, qui est par définition pacifique et non violente, a besoin d’être représentée par une association qui n’hésite pas à dire qu’elle aura recours à la violence pour régler les problèmes. Je ne comprends pas non plus comment ils peuvent prendre la loi entre leurs mains sans que la police intervienne. Moi j’ai été emprisonné parce que j’avais fait une manifestation pacifique pour les victimes du Sale by Levy. La VOH a troublé l’ordre public plusieurs fois sans que la police n’intervienne. Vous trouvez ça normal ? Peuvent-ils agir sans protection ?
Mais il me semble que votre journal Sunday Vani avait soutenu pendant un temps le VOH, Harish Boodhoo.
C’était avant qu’on nous ne nous rendions compte de ce que ce mouvement était en train de devenir. Depuis, nous avons arrêté et depuis j’ai fait de multiples dépositions contre cette organisation à la police sans aucun résultat.
Arrivons-en aux prochaines élections générales. Comment expliquez que bien qu’il soit malin en politique, Paul Bérenger s’est laissé berner pendant trois mois pour une éventuelle alliance du MMM avec le PTr par Navin Ramgoolam ?
Je souligne que c’est vous qui dites que Bérenger est malin en politique. Il faut d’abord savoir que la presse mauricienne est en train de se constituer en blocs. Je crois que Bérenger a été pris au piège par une section de la presse qui a fait de Ramgoolam un superhéros, un super intelligent. Jugnauth était “enn tigit plis tipti ki bondié”, Ramgoolam a été, pour cette section de la presse un bondié à lui tout seul. Qui selon des analyses savantes et des sondages pouvait gagner les élections tout seul et avait le soutien massif de la population. Je crois qu’une section du MMM, partisane du “all for a quiet life”, a fait pression sur Bérenger pour qu’il fasse alliance avec le PTr. C’était une erreur capitale soutenue par une section de la presse qui s’est transformée en faiseuse d’alliance. Heureusement pour la démocratie que cette alliance, qui portait en elle des germes de dictature, n’a pas aboutie. Ce qui m’étonne dans cette histoire, c’est que Bérenger ait pu oublier à quel point Ramgoolam peut manipuler ses adversaires et ses alliés politiques….
… ce qui a été votre cas en 2005. Vous étiez pour l’Alliance Sociale, n’est-il pas vrai?
C’est vrai et je le regrette. Je suis étonné que Bérenger ne sache pas que Ramgoolam gouverne par chance et non grâce à ses connaissances. Je crois également que les francs-maçons ont manœuvrer pour cette alliance MMM/PTR.
Pourquoi est-ce que cette alliance ne s’est pas concrétisée ?
Pour une raison bien simple : Ramgoolam est incapable de prendre des décisions. La preuve : à l’heure où nous faisons cette interview, la présentation des candidats de l’alliance de Ramgoolam, qui devait avoir lieu à 14h, a été renvoyée à 16h. C’est ça le grand stratège qui, selon une section de la presse, avait toutes les cartes en main ? C’est ça le Hanuman, Batman et Superman mélangés ? Pensez-vous qu’un bon stratège aurait fait l’erreur d’aller humilier Rama Sithanen, qui a été l’artisan de la politique économique, à la veille des élections ?
Que pensez-vous de l’alliance PTr/MSM qui accorde généreusement 18 tickets au parti de Pravin Jugnauth ?
Cette alliance, qui, selon Sawkatally Soodhun, a été négociée par Aneerod Jugnauth, est plus dans l’intérêt du MSM que du PTr. Je le répète : Ramgoolam a dirigé ce pays par chance parce que de 2005 à aujourd’hui, l’opposition s’est entre-tuée lui laissant le champ complètement libre. Savez-vous que Maurice n’a toujours pas d’ambassadeur à Washington ? Que le Human Right Commission ne fonctionne pas parce que Ramgoolam n’a pas renouvelé les contrats ? Que des postes stratégiques sont encore vacants à la direction des corps para-étatiques.
La question était sur les 18 tickets accordés au MSM par le PTr ?
Selon le sondage réalisé pour le compte de Navin Ramgoolam, le MSM n’avait que 4% et il lui accorde 18 tickets. Je crois que cette générosité est une affaire de chantage. Le MSM doit être au courant de quelque chose qui force Navin Ramgoolam à cette “générosité” électorale. Sur le plan communal, cette alliance donne le sentiment que Ramgoolam et ses alliés privilégient les vaish aux dépens des autres communautés hindoues et des minorités. Même si Ramgoolam fait élire ses 35 candidats, il aura besoin du MSM ou du PMSD, s’ils font élire des candidats, pour avoir la majorité au Parlement. Maintenant suivez bien mon raisonnement : qui sont ceux qui ont rencontré et ont discuté avec le MSM avant l’alliance de ce parti avec le PTr ? Raschid Beebeejaun et Xavier Duval. Comment Ramgoolam va-t-il pouvoir gouverner si demain Beebeejaun et Xavier Duval décident de soutenir Pravin Jugnauth déjà désigné comme héritier de Navin par Sawkatally Soodhun ? Je n’ai jamais vu une telle situation au cours de toute ma carrière politique qui a été, comme vous le savez, plus que mouvementée. Je suis persuadé que cette alliance a été imposée à Ramgoolam par les Jugnauth.
En tant que king maker à la retraite, que pensez-vous que l’électeur va faire dans le cas de figure actuel ?
Je ne vais certainement pas faire de pronostic d’autant plus qu’à Maurice tout se décide à deux jours des élections. Mais ceci précisé, il y a quand mêmes des éléments objectifs à prendre en compte pour analyser la situation. L’électorat travailliste est furieuse contre la générosité de Ramgoolam vis-à-vis des Jugnauth et je crois qu’elle ne va pas voter bloc. On le sent déjà avec diverses déclarations et avec la manière dont Rama Sithanen a été traité, ce qui va pousser l’électorat tamoul à réagir. Du côté de l’électorat de l’opposition, où il n’y a pas de grands tiraillements et ou le partage des tickets et l’annonce ont été faits dans les délais, je crois qu’il faut s’attendre à un vote bloc. A la veille du Nomination Day, alors que l’alliance du coeur a déjà sélectionné son équipe et commencé son entraînement, l’Alliance de l’Avenir n’a pas encore constitué son équipe.
Ce ne sont pas forcément les équipes qui se sont les mieux et les plus entraînés qui remportent le match. Il arrive parfois que des équipes sans entraînement causent la surprise.
Oui, mais si vos joueurs ne connaissent pas la dimension du terrain, s’ils n’ont jamais tenu 90 minutes, si leurs mollets ressemblent à des pattes de poules, ils ne peuvent pas remporter la partie. Sur le papier, l’opposition est mieux préparée que le gouvernement. Sans compter qu’on commence à dire que les candidats de l’Alliance de l’Avenir jouent solo plus que collectif et invitent les électeurs à couper-trancher. Sans compter que Navin Ramgoolam donne au MSM les meilleures places dans ses “safe seats”, comme le numéro 8. En tout état de cause, je crois que si l’alliance de l’avenir remporte les élections, Navin Ramgoolam sera un Premier ministre pantin.
Vous ne mâchez pas vos mots.
Je ne l’ai jamais fait, je ne parle pas pour ne rien dire, en voici des exemples. Avant même que Navin Ramgoolam, principal partenaire de l’Alliance de l’Avenir ait annoncé sa liste de candidats, le MSM l’a non seulement devancé, mais indiqué dans quelles circonscriptions ses candidats allaient poser. Navin Ramgoolam a dû répartir ses candidats à partir des annonces du MSM. Avant même que l’alliance ne soit constituée, son autorité a été ignorée. Xavier Duval a fait la même chose, ce qui autorise à penser qu’il existe déjà une alliance déjà en opération, au sein de l’alliance de l’avenir.
Vous êtes plus critique vis-à-vis de l’alliance de l’avenir que de l’alliance du cœur.
Je le suis pour une raison simple : l’Alliance de l’Avenir est le gouvernement sortant, c’est à elle de se maintenir en place. L’autre alliance n’est que le challenger qui n’avait qu’une vingtaine de sièges au Parlement. Elle a tout à gagner, rien à perdre. Avec tout ce que je vous ai dit, avec cette immense frustration qui existe à Maurice pour de multiples raisons, je vois une remontée de l’Alliance du Cœur. Mais comme je vous l’ai dit : à Maurice les élections se font l’avant-veille et la veille et l’argent joue un rôle fondamental dans ces dernières heures. Mais si, comme on me le répète de plus en plus, l’électorat travailliste ne vote pas bloc, tout peut arriver le 5 mai 2010. Mais si l’Alliance de l’Avenir l’emporte, ce sera le lever du soleil des Jugnauth et le coucher du soleil de Ramgoolam et, je le redoute, le début d’une dictature.
Avez-vous quelque chose de spécial à ajouter pour terminer ?
J’ai deux choses à dire. Tout d’abord, j’aimerais attirer l’attention sur une question importante : l’implantation d’une ville chinoise à Maurice avec le projet Jin Fei qui sera construite sur 500 arpents de terre à Riche Terre. Des terres prises aux petits planteurs et données par le gouvernement aux Chinois. Je considère que cette affaire est beaucoup plus grave que la location de Diego Garcia aux Britanniques avant l’indépendance. Parce que cela se passe sur le territoire national. Parce que les experts prédisent que le prochain affrontement mondial, avec peut-être un volet nucléaire, sera entre l’Inde et la Chine. Dans cette perspective géopolitique, est-ce que Maurice peut permettre à la Chine d’implanter une ville qui pourrait être transformée en base armée sur son territoire ?
Et quelle est la dernière chose que vous souhaitez dire ?
Je crains qu’à travers cette milice populaire dont nous avons parlé et les déclarations de Jocelyn Grégoire et des autres dirigeants des fédérations, la situation sociale ne s’envenime. Et que Navin Ramgoolam profite de l’occasion pour renvoyer les élections et instaurer l’état d’urgence. C’est pourquoi je demande aux uns et aux autres de ne rien faire et dire qui puisse nous mener à cette situation.






